Chez Circé, ou le (faux) problème de la documentation
Par Nicolas le mardi 25 août 2009, 12:25 - Travaux en cours - Lien permanent
Comment illustrer l'univers homérique, comment le représenter, et sur la
base de quelle éventuelle documentation ?
La difficulté et l'ambiguïté proviennent de la source même : l'épopée
homérique, c'est avant tout un poème, bien sûr, mais un poème censé relater des
événements qui auraient une base historique. Homère compose l'Illiade et
l'Odyssée aux alentours du IXe ou VIIIe siècle av. JC. Au moment où il compose,
il fait déjà référence à des événements légendaires issus d'un passé lointain,
distant de plusieurs siècles. Ses grecs, ses "achéens", sont probablement des
hommes du XIIe ou XIIIe siècle av. JC, des hommes de la civilisation dite
"mycénienne" (car la ville de Mycènes, en Grèce continentale, en était un des
principaux centres). Mais, si l'on admet cela, le poète fait alors de nombreux
anachronismes dans son oeuvre, soit qu'il était ignorant de certains aspects de
cette civilisation déjà défunte à son époque, soit qu'il voulait plonger son
auditoire dans l'aventure à l'aide de repères et de détails contemporains. De
plus, on admettra facilement que l'intervention surnaturelle des dieux et
déesses, ainsi que les prodiges divers, ne sont pas de nature historique...
L'épopée homérique se présente donc comme un inextricable mélange d'éléments
réalistes et fantaisistes.
Mais alors, quel parti prendre pour représenter graphiquement cette vision
poétique ?
Je ne suis pas le premier à me confronter à ce problème. Certains illustrateurs
ont traité leurs images de l'épopée homérique avec la plus grande liberté,
transposant des iconographies de différentes époques (même modernes), en
inventant d'autres etc. D'autres, à l'inverse, ont tenté de prendre une
approche historique. Par exemple, en bande dessinée, Eric Shanower conduit,
avec sa série Age Of Bronze, le récit de la guerre de Troie sous un angle
"réaliste" : aucun élément surnaturel dans la trame, et une documentation
iconographique (architecture, décors, objets, vêtements etc.) basée uniquement
sur les éléments archéologiques de la civilisation
mycénienne. Ce qui donne quelque chose d'assez différent des clichés
graphiques que l'on a habituellement en tête lorsqu'on évoque la Grèce antique.
Exit les colonnes doriques ou ioniques, exit les temples à fronton
triangulaire, exit les vêtements portés par les hommes de l'Athènes classique
(par exemple, exit l'himation, ce manteau drapé proche de la toge romaine),
exit la tenue de guerre du hoplite grec avec son casque à fente et son bouclier
rond, etc.
Cette approche basée sur l'iconographie mycénienne me plaît bien, car elle sort
un peu des sentiers battus, graphiquement parlant. Et comme je n'ai pas envie
de dessiner Ulysse habillé comme Platon (800 ans les séparent), j'ai choisi
pour ma part, dans le "projet grec" en cours, de puiser au maximum dans cette
veine mycénienne.
Mais... Mais nous voilà d'emblée chez Circé, sur l'île d'Aea, et là les choses
se compliquent. Ou bien se simplifient-elles ?
Aea est une île inconnue visitée par Ulysse lors de son voyage, c'est la maison
d'une déesse magicienne immortelle. C'est un lieu certes concret, mais
hors-monde. Serait-il alors raisonnable d'en faire une transposition
étroitement mycénienne ? Bien sûr que non. C'est pourquoi on pourra
trouver chez Circé des éléments comme ceux-ci :

C'est-à-dire, tout à la fois, une architecture de type minoen, des fauteuils au
design égyptien de la quatrième dynastie pharaonique, et des habits moitié
mycéniens, moitié on-ne-sait-pas-trop. Chez Circé, beaucoup de choses sont
permises. Y compris de transformer les hommes en animaux...